L’homme est un loup pour l’homme auteur : qui a vraiment écrit cette formule ?

La formule « l’homme est un loup pour l’homme » est attribuée à Thomas Hobbes dans la majorité des manuels de philosophie politique. L’attribution est fausse, ou du moins tronquée. La paternité revient au dramaturge latin Plaute, qui écrit la sentence dans sa comédie Asinaria (La Comédie des Ânes), bien avant que Hobbes ne la reprenne dans De Cive en 1642.

Plaute et la formulation originale du homo homini lupus

Le vers de Plaute, rédigé vers 195 av. J.-C., ne se limite pas à la locution latine telle qu’on la connaît. La phrase complète est : Lupus est homo homini, non homo, quom qualis sit non novit. Autrement dit : l’homme est un loup pour l’homme, et non un homme, quand il ne connaît pas celui qu’il a en face de lui.

Le contexte est celui d’une comédie. Un marchand met en garde un autre personnage contre les inconnus. La portée est pragmatique, pas métaphysique. Plaute ne construit pas une théorie de la nature humaine ; il formule une prudence de commerçant.

Cette nuance est rarement signalée dans les articles qui traitent de la formule. La phrase de Plaute conditionne la violence à l’ignorance mutuelle. Si l’on connaît l’autre, la menace disparaît. Nous sommes très loin de l’état de nature hobbesien où la guerre de tous contre tous est structurelle.

Historien quinquagénaire consultant un ouvrage ancien dans une salle d'archives universitaire, symbolisant la recherche des origines de la formule homo homini lupus

Érasme, le chaînon oublié entre Plaute et Hobbes

La locution ne passe pas directement de Plaute à Hobbes. Elle transite par Érasme, qui la recense dans ses Adages, recueil de proverbes antiques publié au début du XVIe siècle. Érasme la classe parmi les sentences morales utiles et lui donne une diffusion considérable dans l’Europe lettrée de la Renaissance.

Sans les Adages d’Érasme, Hobbes n’aurait probablement jamais croisé la formule. Les comédies de Plaute circulaient, mais la locution isolée acquiert son statut de proverbe grâce au travail de compilation érasmien. La chaîne de transmission est donc : Plaute, Érasme, Hobbes.

La recherche contemporaine sur les citations mal attribuées utilise précisément ce cas comme exemple de mécanisme de réattribution. Un auteur ancien formule, un compilateur diffuse, un philosophe célèbre reprend, et la postérité oublie les deux premiers maillons.

Thomas Hobbes et le détournement politique de la formule dans De Cive

Hobbes reprend la locution dans la dédicace de De Cive (Du Citoyen), publié en 1642. La formule ne figure pas dans le Léviathan de 1651, contrairement à ce que beaucoup croient. Dans De Cive, Hobbes écrit que les deux sentences sont vraies : l’homme est un dieu pour l’homme, et l’homme est un loup pour l’homme.

La première s’applique aux rapports entre concitoyens au sein d’un État, la seconde aux rapports entre États ou entre individus sans loi commune. Hobbes ne décrit pas la nature humaine en général. Il distingue deux régimes de relations selon qu’un pouvoir souverain existe ou non.

Le glissement de sens est là. Plaute parlait d’inconnus dans une comédie. Hobbes parle de politique, de guerre civile, de souveraineté. La formule change de registre : elle passe de la sagesse populaire à la philosophie de l’État.

Ce que Hobbes ne dit pas

Hobbes ne prétend pas que l’homme est naturellement mauvais. Sa thèse porte sur l’absence de régulation. Dans l’état de nature, sans autorité pour arbitrer les conflits, chaque individu représente une menace potentielle pour les autres, non par méchanceté, mais par calcul rationnel de survie.

Réduire Hobbes à un pessimisme anthropologique revient à confondre un diagnostic politique avec un jugement moral. La nuance est technique, mais elle conditionne toute la lecture du Léviathan et du pacte social qui en découle.

Deux hommes en toge romaine dans une confrontation dramatique sur les marches d'un forum antique en ruine, évoquant la maxime philosophique 'l'homme est un loup pour l'homme'

Pourquoi cette citation est un cas d’école de mauvaise attribution

Les publications récentes en histoire de la philosophie, notamment celles destinées à la préparation des concours, insistent désormais systématiquement sur la chaîne Plaute-Érasme-Hobbes. Cette correction de paternité fonctionne comme un cas d’école, au même titre que la rectification concernant « l’animal politique », formule d’Aristote parfois attribuée à tort à Hobbes.

Le mécanisme de réattribution suit un schéma identifiable :

  • Un auteur ancien formule une idée dans un contexte précis (Plaute, comédie romaine, prudence face à l’inconnu)
  • Un compilateur ou traducteur la détache de son contexte et lui donne une portée proverbiale (Érasme, Adages)
  • Un philosophe majeur la reprend dans une œuvre influente et lui confère un sens nouveau (Hobbes, De Cive, philosophie politique)
  • La postérité retient le dernier maillon de la chaîne et oublie les précédents

Le prestige de l’œuvre finale efface la trace des sources antérieures. Ce phénomène ne concerne pas que la philosophie. On le retrouve dans la littérature, les sciences et même le droit.

Hobbes, Plaute et le loup : ce que la formule dit de notre rapport aux citations

L’attribution d’une formule à un auteur célèbre remplit une fonction rhétorique. Citer Hobbes donne à la phrase un poids que Plaute, dramaturge comique, ne lui conférerait pas. Dire « comme l’écrivait Hobbes » inscrit le propos dans la philosophie politique. Dire « comme l’écrivait Plaute » l’inscrit dans le théâtre antique.

Le choix de l’auteur cité oriente l’interprétation. Attribuer la formule à Hobbes, c’est l’inscrire dans une réflexion sur l’état de nature, la violence politique, la nécessité du contrat social. L’attribuer à Plaute, c’est la ramener à une observation de bon sens sur la méfiance entre inconnus.

La formule n’a pas changé, mais son sens dépend entièrement de la paternité qu’on lui assigne. L’auteur de « l’homme est un loup pour l’homme » est, en toute rigueur philologique, Plaute. Mais l’auteur de la signification politique que nous donnons à cette phrase est bien Thomas Hobbes.

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