Un véhicule connecté génère jusqu’à 25 Go de données par heure de conduite. Cette masse d’informations, captée par des centaines de capteurs embarqués, redessine la manière dont l’assurance auto évalue les risques, tarife les contrats et gère les sinistres. Le cadre réglementaire européen qui encadre l’accès à ces données vient de se durcir, ce qui modifie concrètement les règles du jeu pour les assureurs comme pour les conducteurs.
Data Act et eCall : le socle réglementaire qui redistribue les données automobile
Depuis le 12 septembre 2025, le Data Act européen s’applique pleinement aux objets connectés, véhicules compris. Le texte reconnaît aux utilisateurs un droit d’accès et de partage des données générées par leur véhicule avec le tiers de leur choix, qu’il s’agisse d’un réparateur indépendant ou d’un assureur.
À partir de septembre 2026, les constructeurs devront concevoir les véhicules pour que ces données soient directement accessibles à l’utilisateur, sans passer systématiquement par l’écosystème propriétaire du constructeur. Ce point change la donne : jusqu’ici, les données de conduite restaient largement captives des plateformes constructeurs.
En parallèle, un règlement délégué de la Commission (UE) 2025/1871 met à jour les spécifications eCall nouvelle génération. L’Union européenne pourra refuser la réception par type aux véhicules non conformes. Ce mécanisme crée un socle technique homogène de véhicule connecté sur lequel les assureurs peuvent s’appuyer pour industrialiser des offres embarquées à l’échelle du marché européen.
| Échéance | Mesure | Impact pour l’assurance auto |
|---|---|---|
| 12 sept. 2025 | Application du Data Act aux véhicules connectés | L’assuré peut partager ses données de conduite avec son assureur |
| Sept. 2026 | Accès direct aux données sans passer par le constructeur | L’assureur n’a plus besoin d’accord B2B avec le constructeur |
| En vigueur | Règlement eCall nouvelle génération (UE 2025/1871) | Standardisation technique permettant des offres embarquées à grande échelle |

Contraintes CNIL sur la géolocalisation : ce qui change pour les assureurs en France
Le Data Act ouvre l’accès aux données, mais la CNIL en limite l’usage. En juin 2026, l’autorité française a publié une recommandation spécifique sur l’utilisation de la localisation des véhicules connectés. Les assureurs qui exploitent des données de géolocalisation pour moduler leurs tarifs ou analyser les sinistres doivent désormais respecter des contraintes opérationnelles renforcées.
Pour les compagnies qui proposent des formules d’assurance au comportement (pay-how-you-drive), ces contraintes obligent à revoir l’architecture technique des flux de données. Les données de conduite exploitables se limitent à des indicateurs agrégés (vitesse moyenne, fréquence de freinages brusques, plages horaires d’utilisation) plutôt qu’à un traçage continu du véhicule.
Assurance auto au comportement et tarification connectée : comparatif des modèles
Les données des voitures connectées alimentent deux modèles de tarification distincts, souvent confondus.
Pay-as-you-drive : la tarification au kilomètre
Le principe est simple : moins le véhicule roule, moins la prime est élevée. Ce modèle repose sur un seul paramètre, le kilométrage réel, transmis par le compteur connecté. Il convient aux conducteurs occasionnels et peut représenter une économie significative par rapport à un contrat forfaitaire classique.
Pay-how-you-drive : la tarification au comportement
Ce modèle va plus loin en analysant la manière de conduire. Les capteurs du véhicule transmettent des indicateurs comme l’accélération, le freinage, le respect des limitations de vitesse ou la conduite de nuit. Les conducteurs prudents bénéficient de réductions sur leur prime.
- Le pay-as-you-drive ne nécessite qu’une donnée (kilométrage) et pose peu de problèmes de vie privée, mais ne récompense pas la prudence au volant.
- Le pay-how-you-drive récompense les conducteurs prudents, mais suppose un partage de données comportementales plus large, encadré par la recommandation CNIL de juin 2026.
- Les deux modèles coexistent chez certains assureurs, parfois combinés dans une même offre modulaire.

Monétisation des données par les constructeurs : un enjeu de concurrence pour les assureurs
Les constructeurs automobiles ne se contentent pas de transmettre des données. Ils cherchent à les monétiser directement. Stellantis vise 20 milliards d’euros de revenus annuels à horizon 2030 grâce à la monétisation des données de 34 millions de véhicules connectés.
Cette stratégie place les constructeurs en position d’intermédiaire entre le conducteur et l’assureur. Avant le Data Act, un assureur souhaitant accéder aux données de conduite devait négocier un partenariat commercial avec le constructeur, ce qui créait une dépendance et un coût supplémentaire répercuté sur la prime.
Le Data Act change cette dynamique en permettant à l’utilisateur de partager directement ses données avec l’assureur de son choix. En revanche, les constructeurs conservent un avantage technique : ils maîtrisent le format, la granularité et la fréquence de transmission des données embarquées. La standardisation imposée par le règlement eCall nouvelle génération réduit partiellement cet avantage, mais ne l’élimine pas.
À moyen terme, on estime qu’une voiture connectée sera équipée de près de 10 000 capteurs (contre environ 200 sur les modèles actuels). Cette augmentation exponentielle du volume de données renforcera le poids des constructeurs dans la chaîne de valeur, sauf si les normes d’interopérabilité progressent au même rythme.
Sécurité routière et détection de fraude : deux applications concrètes des véhicules connectés
Au-delà de la tarification, les données des véhicules connectés transforment la gestion des sinistres. Les systèmes embarqués permettent de reconstituer les circonstances d’un accident avec une précision que les déclarations papier ne permettaient pas : vitesse au moment de l’impact, état du freinage, activation des systèmes de sécurité.
Cette traçabilité réduit les marges de contestation et constitue un outil de lutte contre la fraude à l’assurance automobile. Les accéléromètres et gyroscopes embarqués fournissent des données objectives sur la dynamique du véhicule dans les secondes précédant un sinistre.
Du côté de la prévention, les technologies embarquées (freinage automatique d’urgence, alerte de franchissement de ligne, détection de somnolence) réduisent la fréquence de certains types d’accidents. Cette baisse de sinistralité devrait, à terme, se refléter dans les primes. Le décalage entre l’adoption de ces technologies et leur prise en compte réelle dans la tarification reste le principal point de tension entre assureurs et conducteurs de véhicules connectés.

